échos

Claude-Luca Georges, l'effacement ou la trace

par Pierre Lepère

Regarder un tableau de Claude-Luca Georges est toujours une expérience. Cet artiste singulier a le don de mettre à mal notre façon d'appréhender le réel. ll nous plonge au cœur d'un dilemme dont la résolution constitue l'essence même de son travail : l'effacement ou la trace.

Ni tout à fait figuratif, ni tout à fait abstrait, Claude-Luca Georges invente une autre logique picturale, distribue l'espace de ses toiles avec une maîtrise à la fois très neuve et très ancienne, non sans ruse parfois ni sans gout de l'énigme. Son œuvre nous pose une série de questions que le tableau ne prétend pas épuiser ou résoudre mais qu'il rehausse, au contraire, et met en scène inlassablement dans de savants jeux de pistes ou des puzzles au calme trompeur.

Loin des académies et des avant-gardes, au moyen d'une technique éprouvée, empruntée, entre autres, à la peinture du XVème siècle, Claude-Luca Georges renouvelle notre confiance dans un art qui appartient aujourd'hui à ce que Nathalie Sarraute a nommé « l'ère du soupçon ». ll retourne la proposition d'André Chénier : « Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques ». Dans son approche de notre monde éclaté, peut se lire une physique du geste primitif, inaugural, qui n'a guère varié au fond depuis l'anonyme génie de Lascaux, mais aussi une métaphysique.

ll nous dit que c'est dans le retrait que git la vraie présence, que c'est dans l'estompe que le sujet rayonne. L'essentiel est en creux, dans la faille, la défaillance. D'un côté, la puissance élémentaire brassée à pleine brosse ou taillée au couteau - enchâssement de glacis tourmentés, avancée inexorable de la proue d'un paquebot nocturne, fureur déferlante d'une houle taurine, profusion liquide d'un feuillage d'été, apparition nervalienne d'un grand château de brume - et de l'autre, à peine décelables au premier abord, mais surgissant peu à peu dans les interstices et s'imposant à la contemplation passive du spectateur, les figures fugitives d'un quotidien perdu, les icônes modestes et triomphantes du mystère de vivre, saisies entre chien et loup, comme derrière une vitre embuée, à la lisière...

L'étincelle est quelquefois plus vive que le brasier dans la mémoire de l'œil.

Pierre Lepère

 

Pierre Lepère est poète, romancier, essayiste. Parmi ses livres les plus récents, citons

Le ministère des ombres, (roman) 2010.

Un prince doit venir (roman) 2011.

Le locataire de nulle part (poèmes) 2013.

Marat ne dort jamais (roman) 2014.


De la matière à rêves Les composables de Claude-Luca Georges

par Mireille Calle-Gruber

écrit à partir du thème des « Taurides » (exposition des Saintes à l'Abbaye aux Dames en 2013)

Au commencement, il y a la matière dont on ne pourra plus faire abstraction : une pâte gravide à laquelle la main de l'artiste, travaillant l'épaisseur, a gardé sa brutalité élémentaire ; avec les aspérités qui font événement pictural et chromatique.

Les fragments aux contours irréguliers qui ordonnancent chaque pièce sont ainsi autant de tessons, tablettes, ostraca exhumés de quelque enfouissement archaïque.

C'est cela : la matière ainsi exposée révèle le genre de l'artiste comme une exhumation de formes et de couleurs. La fouille arrachant des trésors au ventre des abîmes, détruisant ce qu'elle remonte au jour: l'irréductible secret des sortilèges de l'art.

Tel serait le prix à payer pour approcher la création : la recherche dans la nuit, l'enlèvement, le bris, la saisie des morceaux épars à recomposer mais pas sans la faille, la rupture, l'interruption qui sont constitutives des formes. Qui en donnent la clef de lecture, c'est-à-dire la déconstruction.

Et, avec ce travail, le rêve sans fin poursuivi sur la matière composable de l'entièreté de l'œuvre.

Le ciel de l'œuvre.

ll y a à l'œuvre dans les composables de Claude-Luca Georges le rêve du symbolon impossible : faire se rejoindre les deux parties de la tesserre que les hôtes étrangers se sont partagés en signe de reconnaissance.

Je vois dans les installations de Claude-Luca Georges si étrangement combinées, la parabole du tragique bonheur de l'art : voué à l'inachèvement et se nourrissant de l'inachevable.

 

Puis la matière progressivement se fait porte-rêves.

Le peintre travaille sur le motif. La série des Taurides est particulièrement emblématique qui place l'installation à l'enseigne du taureau, et de l'enlèvement d'Europe sur terre par le dieu des dieux. Sauf qu'Europe enlevée ne se voit pas d'emblée et qu'il faut l'enlever, après examen, à l'aplat des surfaces tonales : elle arrive alors sur la rétine, robe bleue sur taureau terre de sienne, fond de ciel bleu noir où le croissant de lune est corne de bovidé.

Claude-Luca Georges procède selon un dispositif en trompe l'œil. Le travail de fouille est ainsi rejoué à la surface du subjectile, lequel requiert l'œil spectateur à la recherche, dans le jeu des masses colorées, de scènes et acteurs qui n'arrivent à la perception qu'en différé.

Avec la dynamique de l'image à double vue, à double focale, tel aspect de montagne, paroi abrupte brun acajou découpée sur bleu céleste dont le ton redoublé en bas signale un lac au pied des roches, ce paysage de montagne se révèle à la scrutation une scène animale : elle figure deux taureaux vis-à-vis, corne à corne, se désaltérant dans le même courant.

Le titre, Buveurs de ciel, encourage la métaphore et le rêve. Autrement dit, les transports. Y compris le transport, poétique, qui fait passer la lecture de l'image affichée à l'image cachée. L'image dans le
tapis. L'infra-image.

Où la figure du taureau est métaphore du transport de l'art.

Les Taurides de Claude-Luca Georges, c'est l'art en ses transports.

Dans ce jeu des images, le regard devient archéologue des surfaces, déchiffreur des traces cryptées. Mais surtout, pour arracher à la matière la substance des rêves, entrevoir divines formes dans les pesanteurs de la chose, il fautenjamber la faille - parfois cassure, parfois blessure à vif, entame : De lave et de sang - : il faut marcher sur l'abîme, transgresser, pour passer du côté de la représentation. Du côté du rêve.

Les interruptions varient, se multiplient, forment panneaux coulissants, coulisses. Nous sommesaucœur du théâtre de la peinture. C'est-à-dire, en toute logique poétique, celle de Claude-Luca Georges, au Cœur théâtral du taureau : rideaux rouges de la scène ouverte  sur quel songe (bleu-gris) indéfini ? Sur quelle vérité cardiaque ?

Théâtre du cœur. Théâtre du regard. Théâtre du peintre. Les composables des Taurides forment entre ciel et terre les constellations de l'art. Les figures stellaires sont annoncées dans le poussier des sols. Elles sortent de la tesselle dans l'espace qu'elles étendent.

Mireille Calle-Gruber

 

Mireille Calle-Gruber a conjugué une carrière universitaire fort active avec la réalisation d'une œuvre littéraire très importante. Il y a notamment :

- de nombreux essais, principalement sur des auteurs contemporains (Michel Butor, Hélène Cixous, Marguerite Duras, Pascal Quignard, Claude Simon, etc.), ou des artistes (Nelly Kaplan, jacques Rivette, etc.)

- des fictions, dont pour les plus récentes, « Tombeau d'Akhnaton » ( 2006 ) et « Consolation » (2010) (inspirée par la vie et l'œuvre du peintre Félix Nussbaum).

Elle a dirigé I'édition des Œuvres Complètes de Michel Butor, à la Différence. Elle a collaboré à Œuvre de Claude Simon et réalisé la postface de I'édition de la Pléiade ainsi qu'une biographie du Prix Nobel.

 


Trois poèmes de Patricia Cottron Daubigné

écrits à partir  d’œuvres de l’exposition « Lit, terre et ciel », présentées lors de la rencontre Poésie et peinture à la Chardière (Chantonnay, 85110, en 2014)

 

Chant I : Les buveurs de ciel

Je suis la fiancée
couleur de sang
née de la soif
où s’ouvre la faille des volcans
je suis la fiancée celle du chant
j’ai dérobé des paysages de lune
des soulèvements d’océan
et encore des toisons
des hurlements nocturnes
je les ai cousus sous ma robe
dans mes mots
mais cela n’a pas suffi
il fallait que tu viennes
taureau abreuvé à l’écorce de la nuit
que tu viennes toi le fiancé d’amour
pour boire face
boire
toute l’ouverture des cuisses
et des torrents de ciel.

 

Chant II : La robe des tumultes

Rien n’est venu des rêves
du labour profond des terres d’ombre oui
une crue d’entrailles
ô sauvages sont les paroles
qui écartent les mâchoires du temps
une crue de tumultes une crue de houle
je la porte  rouge et brûlante
elle habille mon corps
elle bouge dans l’ or des pierreries que je t’offre
j’ai glissé dessous mes mots
ils brillent
vermeils
n’aie pas peur amour
enlace les anneaux à tes doigts
trois pour chaque main
les autres je les déposerai sur ton torse
en ferai un collier de poèmes
grenat cerné d’or avec des reflets d’ambre
n’aie pas peur amour
le rouge irruption sauve la vie
et donne seul au bleu
son infini.

 

Chant III L’aube porte notre nom

A cru
une chevauchée de lumière
cela
venu d’entre nos cuisses
du ventre de la terre
l’étreinte des amants
de si loin
une chevauchée de lumière
vois amour
l’aube arrive qui garde trace
si bleue si vive
elle a même épousé les ombres
le rose de ma chair étincelle encore
partout dans l’air
je la drape pour le jour
de ton nom
comme tu portes le mien chevalier d’amour
dans le sang qui coule un peu
de ta main
l’aube arrive
la nôtre
nous l’avons tendue de mots sauvages
et des joies les plus hautes
vois amour
elle déverse le jour sur les terres
comme il est doux et nouveau
le temps s’ouvre
accorde enfin les chemins.

 

Patricia COTTRON-DAUBIGNÉ a publié des poèmes dans de nombreuses revues telles que Décharge, FRICHES, Ici è là, Triages, Contre-allées, N4728, etc. et sur publi.net et remue.net. Participe à des lectures lors de festivals et marchés de poésie. Rédige des notes de lecture, lisibles sur remue.net, Terre à ciel et Recours au poème. Travaille avec des peintres, dernièrement Pierre Rosin et Claude-Luca Georges.

Derniers recueils parus :
Croquis urbains, héro chez Contre-allées (juin 2010); Croquis-démolition chez La Différence (septembre 2011), prix de la Voix des lecteurs de Poitou-Charente et prix des collégiens de la biennale internationale des poètes en Val-de-Marne, une adaptation de Gilgamesh chez Gallimard Folio plus (septembre 2011) et Visage roman chez L'Amourier (mai 2014).